C’est une histoire qui se déroule à Fès, plus particulièrement à l’ancienne Médina, en 1919.

A l’époque, le Maroc est encore sous le protectorat français

 

Comme tout enfant de son âge, Lokman passait la majeure partie de son temps à jouer et à errer dans les ruelles étroites de l’ancienne Médina de Fès.

Ici, l’artisanat est l’une des sources de revenus les plus importantes. Dans chaque coin et recoin de l’ancienne Médina, on pouvait entendre le son du travail manuel, l’odeur du cuir directement venu des tanneries locales ou encore le son grisonnant de la sculpture sur pierre.
A cette époque, Fès était la capitale marocaine de l’artisanat et surement l’une des villes les plus connues au monde par ce savoir faire millénaire.

 

Attentif et curieux, il suivait quotidiennement les trains de mules qui transportaient toute la journée des peaux fétides et fraîches tout droit sorties de l’abattoir – chèvre, mouton, vache, chameau – déposant leurs cargaisons dans un bâtiment bordant une rivière

LOKMAN a toujours été fasciné par le fait qu’à partir de ces mêmes peaux, ressortiraient des sacs à main et des vestes en cuir magnifiques et parfumés. De telles transformations laissaient son petit esprit se demander comment un tel changement était possible, car il ne comprenait pas pourquoi les hommes en shorts teints à la teinture passaient des jours et des années à laver, soigner, lisser et colorer les peaux dans d’énormes cuves anciennes. LOKMAN commence à faire référence aux tanneries de Fès par “LA MAISON DES SORCIERS”.

Le sortilège de TANNERIES DE FES va également faire croître la curiosité de LOKMAN pour la maroquinerie. À 15 ans, LOKMAN a réussi à convaincre un commerçant respecté de l’ancienne Médina de lui trouver un travail décent dans une maroquinerie proche de la tannerie Chouara, construite au XIe siècle et considérée comme le cœur du marché du cuir dans le pays. LOKMAN, qui ne pouvait être plus heureux, suivait fièrement, chaque matin, les traces des innombrables générations qui ont exercé avant lui une profession dans le cuir.

Avant son 25e anniversaire, LOKMAN a du rejoindre l’armée française.
A cette époque,les conditions de la Seconde Guerre mondiale forçaient la plupart des jeunes Africains à aider les forces alliées dans leurs batailles européennes. Les circonstances ont amené LOKMAN en Toscane, en Italie, où il a dû se battre jusqu’à la fin de la guerre et où il s’est ensuite installé dans la région pendant plusieurs années.

Au cours des premières années d’après-guerre, LOKMAN a dû cravacher dur pour gagner sa vie, allant du jardinage à l’agriculture pour se nourrir, mais heureusement pour lui…

il a retrouvé son bonheur en son artisanat bien-aimé, d’autant plus que son maître était l’un des plus talentueux maroquiniers italiens.

LOKMAN, toujours passionné de maroquinerie depuis son plus jeune âge, est devenu notoire avec le surnom «Esperto Marocchino» signifiant l’expert marocain en langue italienne, et en tant qu’artisan du cuir le plus passionné de la région toscane.

De nombreuses années plus tard, après avoir noué des relations étroites avec les artisans du cuir de Toscane, il décida de revenir au Maroc, nostalgique de sa famille et de sa patrie.

De retour dans la médina de Fès, LOKMAN était ravi de se retrouver à quelques encablures de l’une des tanneries mondialement célèbres de la médina, la tannerie Chouara; ainsi a-t-il exploité tous les avantages possibles et imaginables de sa fenêtre unique dans le processus piquant et naturel de production d’un excellent cuir à l’aide de méthodes qui n’ont que très peu changé depuis l’époque médiévale.

LOKMAN n’a pas tardé à se faire une réputation qui lui a valu d’être prisé des clients les plus en vue de sa région puis dans tout le pays, son éminence a même dépassé les frontières marocaines et de nombreux touristes italiens à Fès s’empressaient de voir la tannerie Chouara mais surtout LOKMAN, le merveilleux artisan du cuir qui parle italien!

En plus de s’affirmer comme l’un des artisans du cuir les plus talentueux et les plus prospères de Fès à cette époque, LOKMAN se distingua davantage aussi bien par son esprit positif que par sa générosité, en offrant, pendant de nombreuses générations, aux jeunes travailleurs les plus méritants un porte-documents en cuir spécial portant sa propre signature. Cette signature a rapidement été reconnue par les gens, et le porte-documents fut baptisé «Le compagnon du succès».

LOKMAN, qui était toujours au sommet de son art, a tenté de transmettre son savoir et sa passion aux générations les plus jeunes tout en continuant de soutenir et d’aider ceux qui en avaient le plus besoin. En dépit de sa générosité, les mallettes uniques ( compagnons de succès) de LOKMAN Aldabbagh sont restées pendant de nombreuses années, la propriété d’un cercle restreint de bénéficiaires chanceux, car sa tradition et ses talents de maroquinier avaient lentement disparu avec le temps …..